lunes, 4 de noviembre de 2019

Un regard sur les problèmes de la réimplantation du chant grégorien dans la Liturgie d’aujourd’hui

«Il y a une musique qui aide à la prière et à l’élévation de l’âme vers Dieu, et il y en a une autre qui l’empêche ; il y a une musique spirituelle et une autre sensuelle ».

C’étaient les mots du Père Abbé de Solesmes prononcés dans le cadre du Congrès international de musique sacrée qui a eu lieu à Rome il y a plus de 25 ans. Par leur précision, ces mots résument le problème de l’implantation du grégorien en ces temps actuels, ce sont les mots les plus appropriés pour commencer ces réflexions par lesquelles je voudrais mettre en lumière quelques aspects relatifs à la marche du chant grégorien après de plus d’un siècle et demi de restauration (1), en mettant cependant en évidence certaines réalités paradoxales.

Il y a quelques années, plus précisément à la fin du dernier siècle, le chant grégorien était au sommet de l’intérêt des médias, après la réédition des anciens disques numérisés du chœur de moines de l’abbaye de Santo-Domingo de Silos, Espagne. Sa capacité de surpasser les ventes d’artistes populaires avait étonné plus d’un curieux. Certes, jamais le grégorien n’avait eu un auditoire tellement élargi ; un « succès » -si l’on peut dire- que personne n’aurait jamais imaginé, au regard de l’allure particulier de ce genre musical et vocal : son austérité matérielle, son élan toujours inspiré par les réalités du Ciel, sa raison d’existence justifié par la foi chrétienne de laquelle est un véhicule incomparable. 

À cette époque-là, le fait que le grégorien soit sur la vague était justement une raison suspecte, en imaginant une mode du moment, une vague avec plus de romantisme, produit du besoin de l’homme de cette époque de fuir du bruit et les problèmes du monde moderne. D’autres observateurs, la considération des « signes du temps » que voulait voir Jean XXIII, regardaient ce phénomène tel une fleur qui annonçait un vrai printemps de notre foi. 

Sur le premier aspect, on pourrait réfléchir que la fuga mundi est évidemment dans la nature du monachisme, duquel le grégorien reflète une part importante de sa vie de renoncement et de silence, mais évidemment ici ne s’agit pas d’une évasion. En tout cas, l’association du chant grégorien avec le monachisme est bien plus justifiée à cause de la vie actuelle de l’Église qui à cause des origines de ce répertoire. En effet, il n’est pas de possible soutenir du point de vue historique l’action des moines dans la création du chant grégorien, un chant qui fut d’abord de cathédrale et non pas de cloître. Également, le rôle joué par les moines dans sa diffusion « a été modeste ou tardif » (2).

En deuxième lieu, la nouveauté de l’Evangile fait vivre les fidèles dans un esprit de printemps spirituel pérenne, ce que le grégorien transmet avec une clarté chère à tous ceux qui travaillent avec les sons pour s’exprimer : du « divin » Mozart jusqu’à Stravinsky. Comment, sinon, peut-on chanter l’alléluia Pascha nostrum du dimanche de Pâques, avec ses neumes qui s’ouvrent tels les pétales d’une belle fleur, ce qui semble exprimer le resurgissement de la vie, des ombres jusqu’aux lumières ineffables ?

Commencement de l’Alleluia Pascha Nostrum (Graduale Triplex, Solesmes, 1974).

CÉLEBRER LA VIE, CÉLEBRER DIEU

Depuis les temps de Charlemagne, ce répertoire liturgique évidemment a traversé des époques diverses ; du temps où il a été privilégié par les autorités civiles jusqu’à nos jours, quand le grégorien est privilégié par les autorités ecclésiastiques, mais fort négligé, hélas, au plan pratique. 

Notre grégorien mis en place -pour les pièces de la messe- par des clercs établis à Metz vers 765 à la demande de l’évêque saint Chrodegang (3), d’après les textes, les usages liturgiques et les mélodies de l’antique chant romain, ce chant, à la fois romain et franc, est le chant auquel se réfère Charlemagne, lorsqu’il prescrit d’apprendre le chant romain dont l'usage avait été établi par son père Pépin le Bref : « [J’exhorte] que tous apprennent le chant romain (...) et soit supprimé l’office gallican, afin de garder l’unité avec la Siège Apostolique » (4).

Il s’agit du même chant reconnu en des temps récents comme spécifique de la liturgie romain et demandé par Benoît XVI : « Enfin, tout en tenant compte des diverses orientations et de diverses traditions très louables, je désire que, comme les Pères synodaux l'ont demandé, le chant grégorien, en tant que chant propre de la liturgie romaine, soit valorisé de manière appropriée » (5).

« J’exhorte » et « je désire » : voici l’énorme distance, la grande arche du temps, la grande occultation produite au cours des siècles entre cette Admonitio generalis signée par Charlemagne l’an 789 jusqu’à Sacramentum Caritatis, rédigée par le pape il y a douze ans. Un lointain parcours qui d’une part a permit substituer un rite –le gallican- considéré comme inutile pour le  projet impérial d’unification liturgique de la Gaule afin d’avoir une unification spirituelle et sociale ; et d’autre part, lorsqu’il faudrait repositionner ce genre musical dans la vie des paroisses de toute la chrétienté dans son cadre propre de la liturgie latine, en mettant en valeur la tradition millénaire du grégorien enracinée avec un langage musical convenable au mystère de Dieu et de son Eglise, plutôt que l’objet de musée que plusieurs veulent voir en lui.

Il est évident qui à l’époque de Charlemagne il y avait un ordre politique différent ; c’était un temps où la religion se faisait présente d’une manière multiforme et omniprésente en teintant tout de sacralité. Oui, en cette époque-là le chant, le cantus, était un composant fondamental du rite ; il était une façon de le dire, et dire était une manière de chanter (6). En effet, on trouve facilement dans les Sacramentaires de l’époque cette indication : « Gloria non cantetur… dicimus Gloria » ou bien « cantando antiphonam… dices antiphonam » (7). La même Règle des moines de saint Benoît de Nurse (in VIème s.) ne faisait aucune distinction entre les mots cantare et dicere: « duo responsoria sine gloria dicantur… qui cantat dicat gloria » (8). Alors, chanter ou dire exprimait avec la même force, l’idée de célébrer : Chanter, c’était célébrer, et tout l’ensemble de gestes, de signes, des parfums, goûts et couleurs qui l’accompagnaient étaient partie intégrante de la célébration et en conséquence du chant sacré lui-même. On chantait avec toute la vie, selon saint Augustin ; voix, cœur, œuvres et tout contribuait au symbolum : unifier l’assemblé, unifier les fidèles vers le Christ, le Symbole du Père, car dans le Christ toutes les choses sont unies, de l’alfa jusqu’à l’oméga, le Ciel et la terre, tous les hommes en Lui. Pour cela, l’extrême simplicité de la monodie grégorienne, c’est le meilleur moyen pour que mens nostra concordet voci nostrae (9), tel que l’enseignait saint Benoît. Tout cela comportait le cadre d’une véritable « civilisation liturgique » (10), et non pas seulement au plan du mariage de l’Etat carolingien avec la Papauté.

VOX CLAMANTIS IN DESERTO

Loin de cette civilisation centrée en Christ, ladite civilisation liturgique, il semble que notre civilisation est une « civilisation du spectacle » (11), où il est fort difficile de trouver les échos de ce cantus vécu comme expression connaturelle aux mots sacrés au milieu de la liturgie. L’ars celebrandi a été oublié car parfois nous oublions l’esprit de la liturgie, sans prendre en compte que l’Eglise est avant tout une assemblée de fidèles de Dieu (12) ou mieux encore, une « société de la louange divine », selon la belle formule de dom Guéranger (13).

C’est une réalité paradoxale de constater comment la quantité de chœurs de laïcs et le gros ensemble de documents pontificaux issus de Rome depuis Leon XIII jusqu’à nos jours, se confronte avec la réalité de la pratique liturgique, tellement réduite. A Paris, trouver un endroit pour entendre la messe avec le grégorien, c’est jouer à la chasse au trésor, au sens précis de l’expression, situation semblable au reste de la France. Et nous parlons ici de la France, un pays uni de la manière la plus étroite avec la naissance de ce répertoire ! 

Moi, je peux assurer quelles sont les difficultés de vouloir implanter le grégorien par exemple en Afrique, mais aussi en Amérique latine. En l’Uruguay, petit et lointain pays peuplé par 3,5 millions de personnes considéré comme le pays le plus sécularisé de l’Amérique Latine –40% de sa population se déclare athée ou agnostique-, après 25 ans de travail personnel sur place avec la Schola Cantorum de Montevideo, on peut compter avec les doigts d’une seule main les endroits où il est possible actuellement d’écouter de temps en temps une pièce du répertoire grégorien pendant les messes de paroisses.  

À la frontière, la situation de l’Argentine ou Brésil n’est pas trop différente, malgré ses dimensions gigantesques, situation peut être semblable au celle du Canada. À ce sujet, nous dit Jean-Pierre Noiseaux, directeur de la Schola Saint Grégoire de Montréal :

 « Lors de la diffusion récente sur les ondes de la Société Radio-Canada d'un documentaire sur la culture country, on pouvait voir entre autres choses des extraits d'une messe où l'animateur country, qui avait l'air heureux comme un poisson dans l'eau, chantait plutôt comme un diable dans l'eau bénite. Mais l'assemblée était émue aux larmes d'entendre ses chansons (…). Soit, il y avait là une véritable communion fraternelle, mais elle manquait sérieusement d'universalité. J'avais en outre la désagréable impression que l'Eucharistie ne pouvait qu'être accessoire dans ce contexte et qu'on y célébrait bien davantage la sensiblerie humaine que le Mystère divin. On pourrait citer bien d'autres exemples, en particulier des célébrations où l'on se permet sans aucun discernement d'introduire dans la liturgie des éléments d'une désolante trivialité ou qui conviendraient davantage à une rencontre sociale qu'à une assemblée liturgique ; mais il suffit de constater que dans pareils cas, il devient inutile de penser à introduire le moindre chant grégorien » (14).

Certes, la présence de l’animateur liturgique renforce cet aspect de « spectacle » que les célébrations risquent de devenir, d’abord car la liturgie n’est pas un endroit pour l’enseignement proprement dit ; et en deuxième lieu, lorsqu’on utilise des « genres musicaux qui ne sont pas respectueux du sens de la liturgie ». A la messe ou à l’office, la musique n’est un soutien de rien, un élément du décor ou la bande de sons du culte. Plus encore, la musique constitue le rite lui-même, surtout en quelques moments très précis de la Liturgie, ce qui demande des fidèles une participatio actuosa et non pas celle d’un spectateur passif. Alors, lorsqu’on chante une seule pièce grégorienne au milieu de célébrations peu soignées, on a l’impression de chanter au désert. La vérité du grégorien se brise avec des mélodies sensuelles –au cas où il y ait d’autres musiques- ce qui est pénible pour le résultat non pas tant esthétique que spirituel au regard des fidèles. Peu il est resté de l’idée augustinienne que le chant est un instrument privilégié de l’esthétique qui fait pénétrer l’éthique dans l’âme ; que la musique sacrée est un puissant instrument de conversion et non pas un sujet de conflit entre les documents du Magistère et la réalité de la vie paroissiale.

GOUTER LES NEUMES COMME LE MIEL PROMIT.

Comment réimplanter le grégorien dans les milieux catholiques ? Comment faire pour que la situation de ce chant au présent ne soit celle d’une « magnifique cathédrale en ruines » comme il a été dit ? Sans doute, en ayant la certitude que la langue de la liturgie devrait être le latin et non pas une autre, de la même manière que pour chanter la fin de la Neuvième Symphonie de Beethoven il faut chanter en allemand et non pas en français. Il s’agit d’une question de sens commun plus que de sonorité, mais aussi une question de volonté. 

Avant tout, il conviendrait de louer Dieu dans le langage de la Vulgate et de la Tradition catholique, de l’Eglise romaine, même si nous sommes loin de la culture classique, même si les régionalismes ou modes musicales séduisent davantage que ce répertoire sacré, ou enfin même si les distances géographiques font penser que le chant grégorien est une expression « importée » de l’Europe, un problème qui concerne les pays extracommunautaires qui ont une forte présence d’ethnies locales, où la musique traditionnelle est fort enracinée. 

Le répertoire grégorien en son long parcours, par sa richesse, a pu s’adapter aux contextes divers et justement pour cette raison survivre aux vogues musicales, en marchant à côté de l’Eglise autant que sa manière historique de chanter sa foi.

Pour le chanter, il faut être conscient que cette manière de célébrer et « incarner » la Parole de Dieu a une profondeur de douze siècles d’antiquité. Il faut prendre le temps, même si son temps est, justement, hors du temps autant qu’expression de la qualité et non pas de la quantité. C’est donc un chant de l’éternité qui reflète tel un miroir les réalités du Ciel pour les retourner vers le Ciel. Cette caractéristique fait que, loin de nous ramener au passé, à la manière d’une évocation tout simplement, le grégorien est un langage du présent, actuelle, approprié à notre temps ; un temps qui a de plus en plus besoin de la simplicité et de la beauté de la foi pour mieux comprendre Dieu, qui est la Beauté par définition, la source de toute musique et de tout art véritable. 

Également, pour le chanter il faut prendre le temps pour le goûter, tel le lait et le miel de la Terre qui a été promise (15), même s’il n’est pas juste de penser qu’il soit un chant angélique, mais profondément humain. En effet, on chante Dieu avec toute notre humanité, notre grandeur mais également et surtout, avec nos misères, sans ne cacher.

Alors, c’est à nous de vivre notre propre expérience contemplative avec nos moyens et au milieu du monde sans le fuir, en essayant de trouver les liens intimes entre chanter et célébrer. Ainsi seulement, nous pourrons vivre le miracle quotidien d’un printemps sans fin, en faisant fleurir notre rose au désert, ce qui n’est pas d’autre chose que fêter le miracle de la vie en toute sa dimension.

Enrique MERELLO-GUILLEMINOT

Mon remerciement à Jean-Albert BARDOUIN


(1) En 1864 fut distribué à la communauté solesmienne Benedictiones mensae, qu’on peut considérer comme le premier ouvrage de grégorien restauré, à côté du Directorium chori.
(2) Jacques-Marie GUILMARD, Nécessité et limites du recours aux mélodies pour établir l’histoire de la création du chant grégorien, II, Ecclesia Orans, 1999/3, Pontificio Istituto Litugico di Roma).
(3) Il faudra attendre jusqu’à 800 pour avoir un office romain complet, travail fait à Tours, et jusqu’à 834 pour avoir la version bénédictine, c’est qu’a été faite à St. Denis de Paris, selon les études sur l’origine du répertoire grégorien de Dom Jacques-Marie GUILMARD.
(4) CHARLEMAGNE, Admonitio generalis, n.80 (23 mars 789).
(5) BENOÎT XVI, Sacramentum Caritatis, Exhortation apostolique post-synodale aux évêques, aux prêtres, aux diacres, aux personnes consacrées et aux fidèles laïcs sur l'Eucharistie source et sommet de la vie et de la mission de l'Église, n. 42 (Rome, 22 février 2007).
(6) Il n’est pas inutile de se souvenir que « chanter » à un rapport étymologique avec « accentuer » : ad cantus, accentus.
(7) Par exemple les Sacramentaires d'Angoulême (ca. 800) ou d'Amiens (IXème s.) (Iégor REZNIKOFF en Le chant grégorien et le chant des Gaules, Actes du colloque “Musique, littérature, société au Moyen Age”, Université de Picardie, Amiens, mars 1980-Paris, H. Champion, 1981).
(8) Saint BENOÎT, Règle de Moines, IX, 6.
(9) Saint BENOÎT, op. cit., XIX, 6.
(10) Etienne DELARUELLE, La Gaule chrétienne à l’époque carolingienne, en la “Revue d’Histoire de l’Eglise de France”, XXXVIII/131, 1952, p. 69.
(11) Mario VARGAS LLOSA, La civilización del espectáculo, Barcelona, Alfaguara, 2012.
(12) Ecclesĭa ou ἐκκλησία veut dire justement assemblée.
(13) C’est justement le titre de son ouvrage posthume L’Eglise ou la Société de la Louange Divine (Solesmes, 1875).
(14) Jean-Pierre NOISEUX, L'intégration du chant grégorien dans les célébrations liturgiques paroissiales : une question de volonté avant tout, dans LAUDEM, Revue de l'Association des musiciens liturgiques du Canada, no. 36, Automne 2007-Hiver 2008, pp.15-19.
(15) Ex 3,8.

martes, 2 de julio de 2019

Recordando a Legrand

El 24 de julio próximo se conmemorará el primer lustro de la desaparición física de Diego Legrand, mi maestro y amigo. También son cinco años de la partida de la inolvidable pianista Nybia Mariño y del director de coro y también compositor Nestor Rosa Civitate. Pero claro: son exponentes de un tipo de música hoy denominada “académica”, a la que los medios masivos no suelen dedicarle más que algunas escuetas menciones, sea por razones de mercado o por alguna otra no menos relevante.

De trato afable, expresión pausada y maneras sencillas, la presunción de los tantos reconocimientos y premios ganados aquí y allá, al maestro Diego Legrand no le llegaron nunca ni a sus labios ni a su cabeza, desde esa timidez como de niño grande que parecía esconderse detrás de sus grandes anteojos. Durante los largos años en que me honró con su docencia primero y luego con su amistad, jamás le escuché proferir palabras destempladas; antes bien, era su buen humor, el que lo sobreponía a las dificultades propias de la existencia. Y así era su música: elegante, medida, inteligente, valiéndose de un lenguaje que sin despreciar lo local -llamó tempranamente la atención con su Danza Criolla (1956) y volvió a esta temática en Recordando a Piazzolla (1998), también para piano- apeló sobre todo a lo universal y objetivo.

Legrand había nacido en Montevideo el 20 de septiembre de 1928 en el seno de una familia distinguida de ascendencia francesa y vasta cultura humanística. Su abuelo Enrique Legrand (1861-1939) hoy recordado en una calle del barrio de Malvín, había sido un destacado matemático, astrónomo, escritor y esperantista; mientras que su padre Carlos Diego Legrand (1901-1986) fue un reconocido naturalista y botánico de renombre internacional, por cuyos méritos el Gobierno de Francia le confirió en 1958 el título de Caballero de la Legión de Honor.

Fue un músico de raza, en el más amplio sentido de la expresión: de niño había aprendido de una tía abuela el 1er movimiento de la Sonata Claro de Luna de Beethoven, y lo interpretaba sin más magisterio que el de su propia oreja. Fue recién a sus 19 años que inició estudios musicales formales en el Conservatorio Kolischer con Adela Taborda y Nydia Pereyra, prosiguiéndolos con Sarah Bourdillon y Guido Santórsola, y más tarde con Cristobal Halffter en Santiago de Compostela y luego, como no, en París con Jorge Arriagada.


Activo animador de la actividad musical local, formó parte del Núcleo de Música Nueva del que fue su cofundador, de la Sociedad Uruguaya de Música Contemporánea a la que presidió en dos oportunidades, integró diversos jurados, pero por sobre todo fue un compositor prolífico. Allí, desde los altos de su casa de la calle Berro, en un luminoso estudio entre libros y recuerdos, daba origen a obras de marcado estilo neoclásico al principio, lo que es patente de apreciar en Música para cuerdas (1960), su primera obra para orquesta estrenada por la OSSODRE conducida por Howard Mitchell, o la Sinfonietta (1963). Después vendrá una etapa de experimentación, con partituras que marcaron un hito en su catálogo y aún en el panorama musical vernáculo, como Halos (1968), obra sinfónica estrenada por la Sinfónica Municipal (hoy Filarmónica) dirigida por Carlos Estrada. Se trata de una pieza basada en efectos tímbricos, ambientación y el color; Espacio I (1968), Espacios II (1983), Constelaciones (1970) para piano con encordado, Momentos II (1984) para clarinete, cello y piano; obras aleatorias como Jacet (1970) y otras incluso sin partitura, ya que para él “lo que importa es la música, expresar más allá de los estilos”.
Ese élan, con una fuerte carga de intuición, le confirió a su creación musical una enorme libertad expresiva, allende los esquemas de la vanguardia propia de la segunda mitad del pasado siglo. Tengo un particular sentimiento de gratitud con Diego Legrand, más allá de cuanto me dejó su larga docencia y amistad sincera; fue remarcable su contribución con una obra propia a un concierto que ofrecimos en el marco del XII Festival Internacional de Órgano de 1998 organizado por C. García Banegas, junto al coro de la Schola Cantorum de Montevideo y la organista Myriam Marchioro. En esa ocasión, Pórticos en 1ª audición, obtuvo un enorme suceso.

Lo cierto es que Legrand entendía que “la música es una cuestión mental, como decía Da Vinci”. Y así, en tanto ajedrecista experimentado, la resolvía en unas pocas jugadas maestras, probando los acordes en el armonio Mustel que fuera de su abuelo y poniendo, en fin, lo justo, en un tablero imaginario.
Estoy seguro que estas palabras y sentimientos de afecto, se corresponden con el sentir de innumerables amantes de la música que también admiraron su obra y su personalidad. 

Enrique Merello-Guilleminot 


miércoles, 29 de mayo de 2019

Pédagogie grégorienne à la lumière de la semiólogie cardinienne


Non, et je le regrette : Je n’ai eu pas la chance de connaître Dom Cardine personnellement, mais il est juste le dire ici, c’est comme si je le connaissais.

En 1988, l’année de sa naissance au Ciel, j’ai fondé la Schola Cantorum de Montevideo, en Uruguay. A cette époque-là, ses contributions au plan scientifique étaient en ce pays presque inconnues et ladite « méthode Gajard » était imposée comme l‘unique « système » pour comprendre les mélodies grégoriennes et les faire sonner. Puis, j’ai eu la chance de me former avec d’importants élèves du maître, et d’entendre de leur lèvres la dimension de sa personnalité ; tout cela a été la base d’années de recherche, enseignement et pratique qui m’ont permis de confirmer ce qu’à présent est la sémiologie grégorienne : l’astrolabe pour naviguer sur l’océan grégorien avec la certitude d’arriver toujours à un port sûr à la fin du voyage, l’étoile Polaris pour la compréhension in totum du répertoire grégorien, n’ayant d’autre outil que l’observation soignée, la comparaison à la loupe de toutes les sources, et l’attachement inaliénable au texte, à la Parole, aux mots sacrée, car ainsi que Dom Cardine nous l’a enseigné, le grégorien est la Bible chantée.

1 - UN ENSEIGNEMENT ETONNANT

Ce qui toujours m’a étonné chez Cardine, c’est la précision, la clarté, l’élégance de ses leçons. Il ne laisse aucune place au doute lorsque sont considérés, par exemple, les différents aspects de la morphologie des neumes, ou les coupures, le concept de « valeur » plutôt que de « durée » neumatiques ou bien les répercussions, tellement controversées dans les ambiances chrétiennes où l’ictus rythmique semble la seule façon de chanter et transmettre le grégorien. Dans la Semiologia gregoriana (Rome, 1968), le Primo anno di canto gregoriano (Roma, 1970) ou dans de nombreux articles, tout est présenté avec la beauté des choses vraies. Mais pas seulement : Solesmes a réédité il y a quelques années un Corso di canto gregoriano per le religiose (AISG, Rome, 1964) sous le nom de Direction du chant grégorien dans lequel le maître parcourt en quelques pages tous les aspects d’une direction souple et adaptée, un ensemble sans failles qui aide beaucoup ceux qui vont diriger le grégorien, pour que leur geste soit en accord avec le « geste écrit » des neumes.

Pourtant, je peux témoigner de son adaptabilité à la pratique du chant, de tel sorte qu’il n’est pas un domaine privatif des musicologues, caché au grand public. Néanmoins, son héritage m’a posé diverses questions, au fur et à mesure que j’avançais en ma mission d’enseignant.

La première, c’est le « comment » : comment peut-on transmettre aux débutants, aux amateurs, aux fidèles d’une paroisse n’ayant pas d’autre intérêt que louer Dieu par le chant sacré, toutes les nuances mélodiques exprimées dans les signes les plus anciens de la tradition grégorienne ?

Un plan de travail s’imposait. Et c’est clair que pour tous ceux qui suivent la « méthode Gajard », ce souci n’existe pas. Aucun problème à diviser la phrase musicale en modules de 2 ou 3 « temps simples », même si cette mesure est tout à fait artificielle et venue au plus tard du mariste Père Antonin Lhoumeau (1852 - † 1920), quand il l’a inventée, vers 1892 (1). Mais il n’en reste pas que ce rythme mesuré ou « modulé » est étranger au grégorien qui exprime le texte latin et bien d’autre.

C’est clair aussi que à la fin du XIXème siècle, la notation imprimée développée par l’Abbaye de Solesmes ne représentait pas encore tous les éléments classés par Dom Cardine.  Ainsi, le Liber Gradualis de dom Pothier (1883) et puis l’Editio Vaticana promulguée par St Pie X, ne distinguaient pas le strophicus de la bi-trivirga, le salicus du scandicus lesquels souvent donnaient lieu à confusion, comme le trigon et le pressus, sans rien dire des introuvables oriscus, pes quassus ou les liquescences augmentatives… A ce statu quo il faut ajouter le système des « signes rythmiques » proposé non sans polémique dans la praenotanda du Liber Usualis (1903) par Dom André Mocquereau (2).

Et voici la deuxième question que je me suis posée : comment travailler au-delà des « signes rythmiques » afin de chanter de façon authentique les pièces de ce répertoire ? Mais il est juste d’admettre qu’à l’époque les « signes rythmiques » ont sauvé le grégorien de pires mesures, telles que celles d’Houdard ou de Dom Jeannin, même si aujourd’hui le risque est de faire encore du grégorien une « lourde et assommante succession de notes carrées qui ne suggèrent pas un sentiment et ne peuvent rien dire à l’âme », selon les expressions de Dom Guéranger avant sa restauration (3).

2 - UNE MANIERE DE NOUS METTRE AU TRAVAIL

Il est évident que parler d’une « Méthode Cardine », c’est ne rien dire. Mais en tout cas, on peut retenir de cette formule l’idée d’une méthode scientifique pour comprendre l’écriture grégorienne plus ancienne, avec base dans l’observation directe et l’étude comparée ; cela ne fait aucun doute. L’exégèse neumatique cardinienne va à la recherche du rythme de la parole, tel qu’auparavant l’avait compris Dom Pothier, plutôt que du rythme musical en soi-même, « libre », réel ou imaginé ; elle cherche à comprendre la neumatique d’après la quantité des syllabes latines et l’esthétique attachée au texte sacré, donc de la sémio-esthétique. Parce que si on fait le contraire, on a le risque de pasteuriser le grégorien en coupant à nouveau la tradition retrouvée, pour retourner en quelque sorte à ces éditions anciennes de grosses notes carrées, une après l’autre, calame à la main…

De toute façon, il n’est jamais approprié de parler d’un style d’interprétation sémiologique ou musicologique opposé à un autre priant ou monastique ; des catégories (absurdes) qu’on entend souvent : Il est évident que le but de la sémiologie grégorienne n’est pas autre que la compréhension de ce répertoire vocal d’après les données de sa authentique tradition pour rendre possible une prière belle en soi-même ; c’est une prière actuelle qui utilise un langage musical millénaire, et cela n’est pas un archéologisme. Il s’agit, tout simplement, de mettre en œuvre la demande biblique : « Psallite sapienter » (4).

Afin d’essayer un système pour bien chanter le grégorien, d’une part en profitant de l’écriture mélodique de l’édition Vaticane et d’autre part en profitant les informations apportées par les manuscrits plus importants, aux de la famille sangallienne et laonienne reproduits dans le Graduale Triplex, depuis plusieurs années j’ai fondé ma pratique devant le chœur sur cinq grands axes de travail, tous très simples à suivre :

1)      Faire repérer sur les éléments de valeur syllabique de la pièce qu’on essaye, en les distinguant de la manière la plus appropriée, afin de faciliter la lecture aux chantres habitués à la sémiologie, autant qu’afin d’aider ceux qui n’ont pas des connaissances de cette science.

2)      Profiter des « signes rythmiques » des éditions solesmiennes (à exception des épisèmes des « ictus », bien entendu !) dans la mesure du possible, évidemment sans aucun rapport avec une « durée » de notes.

3)      Transmettre de manière orale, telle que dans les temps anciens, toutes les nuances rythmiques-expressives attachées à l’écriture (répercussions, tension dynamique annoncées par les signes de conduction, liquescences exprimées ou pas, etc.).

4)      Transférer le concept de valeur syllabique ou moyenne et diminuée ou mélismatique de Dom Cardine (5), au reste du répertoire (ordinaire, hymnes, etc.) dans la certitude de son authenticité parce que liés à la Parole qui chante, tel qu’il nous a enseigné.

5)      Faire du texte le roi de échecs grégoriens. L’abordage du grégorien à partir de la seule musique, c’est comme négliger la pièce principale de ce jeu, se laisser distraire par les mouvements sinueux et captivants de la reine -la musique-, et on sait bien que s’il n’y a pas de roi, il n’y a pas de jeu.

3 – CONCLUSIONS

Nous ne pouvons pas perdre de vue cette grande leçon du maître : « Le grégorien est une musique vocale, essentiellement liée à un texte. C’est le texte qui est le premier ; la mélodie a pour but de l’orner, de l’interpréter, d’en faciliter l’assimilation, car ce chant est un acte liturgique, une prière et une louange à Dieu (6). » C’est évident, mais à l’heure de nous installer devant une schola ou une simple chorale de paroisse, c’est souvent la justesse des notes qui nous donne souci. Et quelle sorte de chant grégorien sera celui dans lequel les mots sont incompréhensibles à l’auditeur ? 

Arriver au grégorien par la stricte observance de l’aspect plus matériel des notes, en négligeant les éléments traditionnels de ce chant attachés aux signes fixés dans les sources historiques et son interprétation, n’est pas d’autre chose que le dénaturer. La sémiologie que nous a laissée Dom Eugène Cardine est là, à la main, comme la « clef du trésor » (7), afin d’être fidèles à la juste exécution de ce trésor incomparable de l’Eglise qu’est notre chant grégorien.

Enrique Merello-Guilleminot

Mon remerciement à Jean-Albert BARDOUIN


(1) Cf. LHOUMEAU, A. (1892). Rythme, exécution et accompagnement du chant grégorien. Lille-Tournai : Desclée, Lefebvre & Cie.
(2) Puis, on sait bien que Dom Mocquereau exprimera avec détail ce système en Le Nombre Musicale ou Rythmique grégorienne, t ; 1 (1908), Rome-Tournai : Desclée et Cie., et la suite, Le Nombre Musicale t. 2 (1927), Paris :  Desclée et Cie., ce dernier avec la collaboration de Dom Joseph Gajard, en constituant la base de la célèbre Méthode de Solesmes (1951).
(3) Cf. GUERANGER, P. (1859). Lettre d’approbation à la Méthode raisonnée de plain-chant du Chanoine Gontier. Le Mans, P. XII.
(4) Ps. 46,7.
(5) Dom Cardine tout d’abord les appelle « temps » (cf. Semiologia gregoriana cit., chap. I) ; puis il a préféré utiliser le mot « valeur » (cf. Primo anno…. Cit., Chap. I, note 12 et en « Nouveaux aspects sur l’intérpretation du chant grégorien », dans « Bollettino dell’AISCGre », 2/1, 1977, pp.3-17, conférence faite à Venise, le 28 juin 1972), en considérant que c’est plus exact car « dans le grégorien n’existe pas un rythme théorique a priori et absolut », voire susceptible d’être divisé en unités de mesure. Alberto Turco (cf. Turco, A., 1996. Il canto gregoriano – Corso fondamentale, Roma : Torre d’Orfeo, p. 137) utilise la terminologie intense/ténue et d’autres auteurs ont préfèré les appeler dense/fluide, etc., mais cela ne change pas l’essence de la chose, en rapport à l’articulation syllabique ou en rapport au seul acte de chanter un mélisme, respectivement.
(6) Cf. CARDINE, E. (1977). Vue d’ensemble dur le chant grégorien en Etudes grégoriennes XVI, Solesmes, p. 175.
(7) Cf. GUILMARD, J.-M. (2018). Les « Deuxièmes Rencontres grégoriennes » - La Sémiologie grégorienne de Dom Cardine, 50 ans après, Solesmes.



domingo, 29 de abril de 2018

L'heritage d'un maître


La récente commémoration, le 24 janvier passé, du 30e anniversaire de la naissance au Ciel de Dom Eugène Cardine, ainsi que le 50e anniversaire de la parution de sa Sémiologie grégorienne, est l’occasion d’évoquer l’une des plus remarquables personnalités contemporaines de la musique grégorienne.

Moine à Solesmes, homme d’une activité scientifique et pédagogique prolifique, maître d’une vaste génération de chercheurs, enseignants et interprètes, Dom Cardine demeure dans le souvenir de tous ceux qui l’ont connu pour son profil exceptionnel d’homme de Dieu et l’une de ces personnalités rares de son temps qui laissent des traces profondes dans l’histoire. Né  en 1905 au sein d’une famille d’une vie chrétienne profonde, le jeune Eugène a commencé sa formation religieuse au séminaire de Caen en 1922 avant d’entrer à Solesmes où il fait ses premiers vœux religieux en 1930, l’année même de la mort de Dom Mocquereau, le fondateur de la paléographie musicale. Sa profession solennelle comme moine bénédictin a lieu trois années après, et son ordination sacerdotale en 1934.

Chantre, membre de l’équipe de paléographie grégorienne alors dirigée par Dom Gajard, il a commencé en 1952 une période romaine qui s’étendra jusqu’à 1984, tant comme professeur de l’Institut pontifical de musique sacrée que comme membre de commissions et groupes de travaux internationaux convoqués à l’occasion du concile Vatican II, afin de mettre en place les programmes de réforme liturgique. En tant que responsable dans ces domaines, Dom Cardine a montré son autorité, fondée sur des connaissances solides qu’il utilisait avec une rigueur scientifique et une objectivité sans failles. Le respect des sources, avant toute spéculation, était son Étoile polaire. Et une  plume précise, claire et élégante caractérise tous ses écrits. 

PAROLE, NEUME, RYTHME

Les observations de Dom Cardine sur la rédaction mélodique grégorienne et ses particularités d’ordre rythmique marquent la naissance de la sémiologie (du grec, sêmeion « signe ») grégorienne, considérée à cette époque comme une « science intermédiaire » entre la paléographie et l’esthétique.


 

Dans sa Sémiologie grégorienne (Rome, 1968), Dom Cardine présente avec une admirable méthodologie le système neumatique des scriptoria sangaliennes : cet ensemble de manuscrits, ainsi que d’autres, comme que ceux de Laon, Chartres, Montpellier, Benevento, Saint- Yrieix, sera son instrument de déduction plutôt que pour imposer. Il n’y a ici rien de théorique ; bien au contraire, il y a des conclusions faciles à corroborer, d’après une étude approfondie, soit avec un ensemble d’éléments complé-mentaires tels que des lettres ou adjonctions sur les neumes qui donnent des informations en rapport avec leur valeur relative (la « durée » des sons correspondants) ou à leur hauteur ; soit par la variété morphologique qui exprime donc une variété signifiante ; soit enfin en rapport avec la conjonction ou la disjonction d’éléments constructifs des signes pour exprimer des inflexions ou aspects du phrasé musical. Tout ce que Dom Cardine a vérifié, organisé et mis en lumière, surpasse la matérialité des sons pour aller au-delà, c’est-à-dire pénétrer au plus intime et spirituel de la ligne mélodique grégorienne.

L’œuvre déjà mentionnée et sa suite Primo anno di canto gregoriano (Roma, 1970) qui paraît plus tard mais qui doit être considérée comme son prélude, sont le point de départ d’une conception du signe neumatique selon sa fonction et son contexte, tels qu’il faut les comprendre dans le répertoire grégorien. Ainsi, un parcours historique naturel, qui se concentrait chez Dom Pothier par  l’importance primordiale du texte (le « rythme oratoire »), et chez Dom Mocquereau par la neumatique, avec la mélodie et ses tournures (qu’il a voulu exprimer par les ictus et un système de « signes rythmiques » plus proche des pratiques musicales « classiques » que de la tradition grégorienne propre), devient avec Dom Cardine la sémiologie, la signification, le « ça-veut-dire » de chaque signe écrit dont le rapport texte-neume est une unité inséparable. Cette certitude lui faisait dire que « plus qu’une musique verbale, le grégorien est une parole chantée ; une parole sacrée que nous vient de Dieu dans l’Écriture, et que nous retournons à Dieu dans la louange » (1).

« CECI EST MON TESTAMENT »

La sémiologie est donc totalement inhérente à ce « style verbal » grégorien, et elle aide à découvrir, dans le contexte d’une large culture musicale, le message théologique des pièces comme son propre charme. Elle n’a alors rien d’une « méthode » qui serait opposée à ce qu’on appelle la « méthode Gajard » (!). En effet, s’il y a une méthode, c’est dans les sources les plus anciennes qu’il faut aller la chercher, des sources dont la plupart sont maintenant numérisées et consultables en ligne.

Une contribution efficace au rayonnement de la science sémiologique, qui représente son testament, comme il l’a déclaré lui-même (2), a été le Graduale Triplex (Solesmes, 1979), une publication que Dom Cardine avait souhaitée et préfigurée en quelque sorte par le Graduale neumé (Solesmes, 1966), car il était évident que la seule notation en gros carrés sur quatre lignes ne peut jamais  exprimer la mélodie grégorienne dans toutes ses nuances et sa souplesse. Le fac-similé de ce Graduale Romanum personnel de Dom Cardine, avec ses propres copies des sources manuscrites, puis le Triplex, réalisé grâce au concours des anciens élèves du maître, semblent trouver leur suite dans le Graduale Novum (Rome-Ratisbonne, 2011), une édition critique très attendue qui « peut être considérée désormais comme un hommage posthume aux recherches de Dom Cardine durant toute sa vie au service de l'Église  (3)», selon Michel Huglo.

Mais c’est surtout avec une myriade d’élèves connaisseurs de ses ouvrages que la sémiologie s’est établie comme l’outil de connaissance du grégorien qui nous est donné par la tradition de l’Église. Le Chœur grégorien de Paris, toiut particulièrement, a bénéficié de ses enseignements et de sa sagesse, évidemment enracinée dans une vie de prière et de louange continues.

Nous célébrons donc ce double anniversaire avec un sentiment de gratitude, et nous pourrions dire :
aperuisti  oculos caeci  nati (4).

Enrique Merello-Guilleminot



(1) Cité par Dom Louis SOLTNER: Dom Eugène CARDINE (1905-1988), Solesmes, 1988, p. 14.
(2) Cette dénomination finale était précisée dans le testament de Dom Cardine avant son décès (traduction anglais, voir https://books.google.fr/books?id=-Xlaj4iNuCwC&pg=PR23)
(3) Voir Michel HUGLO, Dom Eugène Cardine et l'édition critique du Graduel romain (posthume), « Études grégoriennes », XXXIX, Solesmes 2012, p. 293 - 305
(4) « Tu as ouvert les yeux à un aveugle de naissance ». Ce sont des mots qu’un certain musicien lui adressa, en remerciant pour l’envoi de la Sémiologie grégorien. Cité par Dom Jean CLAIRE: Un secolo de lavoro a Solesmes (trad. Nino ALBAROSA), Studi gregoriani,  XVI, Rome, 2000, p. 38.