Il
y
a près d’un siècle qu’a été publié par
Dom
André Mocquereau
le deuxième
tome du Nombre
Musical
Grégorien
ou Rythmique
grégorienne – Théorie et pratique.
Ce livre de grande taille
semblait fournir
l’enseignement
définitif,
adressé à un
large public,
sur le
rythme du chant grégorien. Le
sujet était délicat et passablement
controversé. Dom
Joseph Gajard – disciple
et collaborateur
de Dom
Mocquereau pour la
rédaction de cet
ouvrage – se
fit le continuateur et
le propagateur
des idées de son maître.
Dans
sa
longue
préface
au
Liber
Usualis de
1903,
parue
vingt ans plus tôt, Dom
Mocquereau avait
établi les
principes de
sa
conception du rythme, conception
qui
a
été
popularisée
sous le nom de « Méthode
de Solesmes ». Cependant,
il
n’avait pas eu recours
aux données
des
manuscrits
antiques,
alors
que ceux-ci
sont
l’unique source
ayant
transmis
le
répertoire du plain-chant, tel
qu’il a été pratiqué
au
Moyen âge, qu’il
a toujours
été
aimé
des savants et des humbles, qu’il
a été « canonisé »
par
saint
Pie X et finalement qu’il
a été reconnu
par
le dernier Concile œcuménique comme étant
le
« chant
propre
de la liturgie romaine ».
Pourtant,
toutes
les données
rythmiques
du
chant grégorien
étaient là à
portée de main,
prêtes
à révéler
leurs
« secrets ».
Les signes neumatiques
grâce
auxquels le
grégorien a été conservé
et a traversé
les
siècles, disaient jadis
et
nous
disent
maintenant,
comment
actualiser
les mélodies
et
comment
les
« rythmer » de manière adéquate, afin
d’exprimer « avec sagesse » la Parole de Dieu et
ses
nuances, ainsi
que le
demandait le
Psalmiste.
Dans
le
présent ouvrage,
Dom
Guilmard s’exprime d’une manière rigoureuse
sur
cet
important
sujet
qui
dépasse de loin la question des ictus
et des
répercussions. Il
décrit
les bases d’une saine mise
en pratique des
données antiques.
Il
le
fait avec
clarté,
en
utilisant
des
outils
scientifiquement
incontestables.
En
cela,
pas d’invention,
ni
de
fausse relecture :
il
lui
a suffi de
revenir à la simplicité des choses parfois cachée par l’évidence.
Il
s’est mis à l’école de Dom Eugène Cardine,
qui a été le « Champollion des signes neumatiques ».
On
connaît son
ouvrage, La
sémiologie
grégorienne,
publié
en 1968
et
désormais accessible dans le monde entier selon
une
quinzaine de langues.
"Le grégorien ne dépend aucunement d'une esthétique musicale préexistant" nous dit Dom Guilmard.
Comment
saisir l'originalité de
Le
rythme du chant grégorien? Laissons
à son auteur qui nous le dit en ces termes : « C'est une
présentation complète du rythme grégorien, y compris de ce qu’on
ne parle jamais, au plan du rythme, les "sons flous";
une exposé théorique, mais illustrée et ouvrant sur la pratique
concrète. Une exposé sur le lien entre rythme et notation, son
utilité et limites, desquels on n'en parle jamais. » Puis il
ajoute : « Le rythme grégorien est oratoire (comme le
disait Dom Pothier), mais il est aussi verbal et syllabique ;
il est différencié. »
Et nous réfère à certains aspect que sont traité dans son livre :
« On donne la valeur d'un pes long par rapport à des valeurs
syllabiques, et d'un pes rotondus par rapport à des valeurs des
valeurs diminuées. On donne le rapport entre valeur syllabique et
valeur allégée. On donne une manière de chanter ces différentes
valeurs. » Finalement, il s’exprime au sujet du rythme et la
modalité, dont il fait une approche originale.
Le
plan du
livre de
Dom Guilmard est
simple et
la
lecture en est facile.
On retiendra que le grégorien ne connaît pas
de
nombre,
car
celui-ci
n’appartient
pas au latin tel qu'il est dans la prosodie biblique,
la
langue maternelle du
grégorien ; il
ignore les mesures
qui
viennent de
l’univers de la musique (et
non pas du chant),
et
qui s’imposent
seulement
dans
certaines conditions, en particulier s’il y a une
certaine forme de simultanéité ; il
n’y a donc
pas de
« temps » dans le sens quantitatif, comme
on le conçoit aujourd’hui.
Le rythme grégorien est
tout
naturellement le
rythme
de la Parole de Dieu que
le
chant
orne
de
sa
beauté
supérieure
au
milieu de l’action liturgique.
Par
conséquent,
c’est
le rythme
du latin,
avec
sa
délicate
alternance des syllabes toniques et atones, ses
durées
syllabiques, sa
phraséologie et la structure modale
qui
lui
sert
de cadre.
Dom
Guilmard nous
le rappelle :
« La
première donnée rythmique se situe dans le mot, [car] toutes les
cellules rythmiques sont d’ordre verbal et dépendent des
accents. » Ainsi,
aucune
structure
pré-conçue
n’enferme
la
Parole de Dieu. Dom
Guilmard ajoute
avec
justesse et
clarté,
que
les
signes anciens ont
été « transcrits
pour faire connaître le grégorien, et non pas pour le cacher ».
Donc,
la
nouveauté de l’ouvrage est triple.
-
Pour la première fois, le
lecteur découvre une
vision complète et ordonnée de
la nature du rythme
grégorien. Mêmes
les
sons « flous » n’ont pas été oubliés. De nombreux
exemples
et des applications pratiques élargissent
la perspective.
-
En outre, la différenciation
des « valeurs » est traitée d’une manière exhaustive,
en
dehors des classifications
artificielles.
-
Enfin, le lien entre rythme grégorien et
la modalité est
exposé selon une approche toute nouvelle.
Dans
le célèbre Atelier de Paléographie Musicale
de Solesmes, où sont
conservées des copies
centenaires de
manuscrits grégoriens – l’une
d’elles a été exécutée
par le futur Cardinal
Pitra – on remarque une
phrase gravée sur la pierre,
qui fixe splendidement
l’objectif des
grégorianistes: « Rechercher
la pensée de nos Pères, nous
effacer devant leur interprétation authentique, soumettre humblement notre
jugement artistique au leur, c’est ce que demandent à la
fois l’amour que nous devons
avoir pour la tradition entière tant mélodique que rythmique, et
le respect d’une forme
d’art
parfaite en son genre. »
Ayant
toujours cet
idéal devant
les
yeux, Dom
Guilmard
se
soumet fidèlement
à la tradition originale
et originelle de
notre beau
chant
grégorien, afin
de la
mettre en valeur au
profit de notre génération
et de
celles
qui nous
suivront.
Enrique Merello-Guilleminot
Le
rythme du chant grégorien
Dom
Jacques-Marie GUILMARD, moine de Solesmes
Éditions
de Solesmes
editions@solesmes.com
www.abbayedesolesmes.fr
ISBN
978-2-82574-351-9
144
pages – 11,90 €
octobre
2022