sábado, 23 de mayo de 2026

LA DIRECTION D’UN CHŒUR GRÉGORIEN, QUELQUES RUDIMENTS

Quand l’étudient de chant grégorien se plonge dans ce vaste univers, tout d’abord il apprend sur les neumes et comment les interpréter d’après la tradition manuscrite, il voit des rudiments du latin, il travaille sur les différents systèmes d’écriture au Moyen Age et sur la modalité. Il étudie aussi la psalmodie, la Liturgie et, s’il a la chance, il reçoit quelques leçons de technique vocale. Mais à l’heure d’aborder la direction d’un chœur grégorien, c’est un véritable saut au vide n’ayant d’autre garantie que un parapente réduit à quelques conseils pratiques de l’enseignant qu’il a devant lui, et la chance de trouver quelques autres au cours des sessions grégoriennes d’été.

Heureusement, pour ceux qui poursuivent une formation rigoureuse du chant grégorien il y a toujours à porté de main une petite ouvrage signée par Dom Eugène Cardine sur la direction d’un chœur grégorien, appelé justement La Direction du chant grégorien, publié par Solesmes en 2003 en différentes langues. Il s’agit d’un bouquin posthume de quelques 32 pages dans lequel le maître apporte avec sa précision caractéristique non pas un système logique de direction grégorienne (qu’à non douter: il n’y en a pas) mais des conseils judicieux notamment d’après le enseignement des neumes eux-mêmes expliqués par la science sémiologique.

Et puis, l’étudiant de grégorien trouvera quelques autres pages ici et là, quelques commentaires, notamment ceux qui sont liés à la « méthode de Solesmes».1 Il y en a beaucoup d’information, de bons conseils, mais avant de sa lecture il faut n’oublier que « le grégorien n’a pas été fait pour être ‘chironomisé’, c’est à dire exprimé par la main» étant donné que « le geste n’en pourra jamais donner une image complète [d’une pièce grégorienne] »,2 tel qu’affirmait Dom Cardine.

Dans las lignes suivantes, après de présenter une courte introduction historique au rôle du maître (ou chef) de chœur, nous esquisserons les aspects généraux de cet art. On finira -noblesse oblige- en partageant quelques petits orientations issues de notre pratique grégorienne devant des scholae cantorum soutenue au long de quatre bonnes décennies.

Le maître de chœur, bâton à la main, guide ses dirigés devant le pupitre (Chœur médiéval, gravure sur bois, dans Der Spiegel des Menschlichen Lebens, Augsbourg, 1479).

1) UN PEU D’HISTOIRE

a) La chironomie, l’art de transmettre avec le geste

Nous venons de faire référence à la chironomie (du grec χείρ, main et νόμος, règle) un art qui a pour but d’exprimer le rythme de la musique chantée ou jouée et qui plonge ses racines dans la culture égyptienne et après dans la grecque. Plus encore, elle est reconnue par personnalités tels que Alain Pâris comme “l'ancêtre de la direction musicale moderne”.3 C’est logique : s’il existe la chironomie c’est parce qu’il a existé auparavant une certaine œuvre à diriger devant un ensemble musicale, n’importe lequel. D’ailleurs, avec les mains il est possible d’exprimer plein de choses ; ainsi, enrichir notre parole dite, la substituer autant que langue visuo-gestuelle ou en plus, comme un élément de langage chez les danseurs qui comptent ses entrechats avec …

Nous pouvons voir un “geste chironomique” (car évidement l’image n’a rapport avec une exécution chorale) dans une miniature médiéval présentant saint Grégoire le Grand lui-même

 

Codex Lat 1241, Munich, Staatsbibliothek (du XIIIème siècle)

L’image reproduite suive sa iconographie typique, tel que celle du manuscrit Hartker4 : le grand saint ici assis sous un monocorde -le diapason médiéval- reçoit le chant de Dieu par la colombe de l’Esprit Saint et au même temps il le dicte à un notateur en donnant la note juste à son scribe, par le bras en haut d’un troisième personnage.

Cette lex gestus (loi du geste) serait à l’origine de la direction grégorienne sans qu’elle ne déclenche aucun système de direction du chant grégorien -tel que nous venons de le dire-, étant donné que ces mélodies ébauchent un tout petit fragment de la Parole éternelle ; et on le sait, celle-ci est en prose, donc n’est pas rythmée ni régulière. Pourtant, vouloir trouver un système c’est comme dessiner le vol d’un oiseau, qui ne donne pas d’autre certitude que son commencement et sa fin. D’ailleurs, tout système entraîne une cage à laquelle d’un moment à l’autre on reste emprisonné, tel que le oiseau qu’il est toujours mieux le laisser en pleine liberté...

b) Le chantre, le monseigneur du chœur

Le rôle de maître de chœur tellement évoqué dans le Psautier (mise en valeur par Dieu lui-même, on dirait), si bien évidemment a existé dans l’histoire depuis toujours, il l’a fait sans trop de bruit, ni dans les ambiances de cathédrale, ni monastiques.5 Aucun « maître du chœur » par exemple, on trouvera dans la Règle de moines de saint Benoît.

En revanche, le rôle du chantre, lui il est déjà présent dans des documents du IVème siècle. Ainsi, le Concile de Laodicée (360) dans le Canon XV nous dit que « en dehors de ceux qui sont régulièrement établis chantres, et qui chantent sur le livre, il ne faut pas que d'autres montent au pupitre et chantent dans l'église ». Ces chantres sont devenus au fil du temps comme appartenant à une sorte de ministère particulier ; en fait le chantre fut élevé à la dignité d'un ordre mineur dans la hiérarchie ecclésiastique tel que le lecteur, le diacre ou le sous-diacre. Le concile de Trullo (691-692) dans son Canon IV exprime: « Si un évêque, un prêtre, un diacre, un sous-diacre, un lecteur, un chantre ou un portier,” etc. Le Pape Innocent III compte également les chantres parmi les six ordres de clercs.6

Au delà du rôle « canonique » du chantre, les sous-diacres constituaient les quatre rangs de la schola cantorum. Nommé également archiparaphonista il était mis sur les enfants paraphonistae. Il faut dire que après de se constituer en un corps “professionnel” de musiciens, un collège dans le sens actuel du terme, au fil des temps la schola s’est conformée par des enfants destinés à l’Église.7

Liber Floridus Chantre (Paris, Bibl. Sainte-Geneviève, ms. 1182 f° 437, 1150)

Le cantor avait des responsabilités devant l'équipe liturgique (la chorale) pendant la messe ou l’office, tel que donner le ton du chant (entonner le chant, c'est-à-dire chanter l'incipit de la pièce chantée, ce que permettait avoir son tempo) ou s’occuper de l’enseignement ainsi que des répétitions pour y arriver à faire une prestation convenable.8 C’était une mission exprimée matériellement dans son autorité et sa dignité par le baculus cantori (bâton cantoral ou de chantre) reçu le jour de la nomination du chantre avec sa chape, la clef de la chantrerie, ayant le droit de le représenter sur ses armes.9 Nommé aussi grand chantre ou pré-chantre, il était le troisième dignitaire du chapitre de chanoines (en suivant le doyen et le sous-doyen).

c) Les traces du maître, ce métier fantôme 

Parmi les documents les plus anciens d’un maître de chœur qui sont venus à nos jours, se trouve la plaque d’ivoire reproduite ci-dessous.

Schola de sept chantres avec son maître de chœur (plaque d’ivoire M.12-1904, Fitzwilliam Museum de Cambridge, ca. 950)

Elle nous permet de confirmer que:

1- Le maître de chœur dirigeait par cœur, car les livres de chant de cette époque-là ne sont pas des livres de chœurs mais des aides-mémoire, c'est à dire des registres comme nous pouvons imaginer un disque externe pour un back-up informatique.

2 – La disposition du chœur semble d'être en demi cercle, ce qui convienne à former un « espace aérien » favorable au chant.

3 – Le maître de chœur utilise les deux mains sans aucun bâton, afin d’exiger une sonorité pleine.

4 – Enfin, cette sonorité pleine part du constat que les chantres chantaient à gorge déployée, loin d’un grégorien « chuchoté », une fausse idée très répandue au présent d’après le supposé que c’est ainsi uniquement qu’on doit prier.

En ce qui concerne à la profession musicale du maître de chœur ou magister chori10 dans le sens qu’il est connu au présent, il est plutôt récent.

2) LA BASE DE LA DIRECTION GRÉGORIENNE

Dans le but de proposer quelques pistes sur la bonne manière d’agir devant une schola cantorum, Dom Cardine nous explique que diriger est:

1 - Commander (exercer autorité sur le chœur),

2 - Unir (grouper, unifier chaque membre)

3 - Enseigner (afin de pouvoir comprendre et exécuter l’œuvre).

Pour cela, le chef de chœur doit avoir: 

  • Autorité (être reconnu comme tel pour tous)

  • Charisme (approche affectif avec le chœur)11

  • Conviction (de la valeur artistique et spirituel du grégorien)

  • Solides connaissances techniques (des signes graphiques et les gestes expressifs pour les transmettre avec ses nuances d’articulation et phrasé).

Puis, il ajoute que ces gestes doivent être :

    • Précis (efficacité)

    • Souples (pour la nature même du chant grégorien)

    • Adaptés (aux chantres et à la même matière musicale)

Le choix de ces gestes doivent avoir rapport avec les ordres mélodique, d’intensité, quantitatif et rythmique des pièces.12 Au même temps, il est nécessaire retenir la dialectique intrinsèque que enferme le grégorien, en rapport à :

a) La mélodie : Les notes sont différentiées autant qu’aiguës et graves.

b) Les paroles : Les syllabes sont différentiées autant qu’accentuées et non accentuées.

c) Le symbiose mélodique-verbal : Les syllabes sont différentiées selon elles s’appliquent à une note ou à plusieurs notes.

Toute autre considération appartient à l’univers de l’esthétique ou de la pure imagination.

a. La mise en place

Le maître du chœur grégorien ne doit pas agir comme un maestro d’allure mythique prêt à diriger Der Ring des Nibelungen. Il ne doit non plus donner un spectacle dans l’enceinte liturgique avec des gestes alambiqués. Moins c’est plus.13 En effet, le maître de chœur est là pour signifier un point de référence pour tous les chantres. Voyons : Au milieu de ses dirigés, il doit établir une communication visuelle avec chacun d’eux. Tous les regards convergent vers lui, car il est l’élément unificateur de l’exécution. Entre eux il y a comme un « centre de gravité » qui est cet espace physique et acoustique qu’ils conforment ensemble. C’est là qu’ils vont sculpter la construction invisible du chant.

Débout en face de la schola, le bras tendus devant, détendu comme il est convenable à quelqu’un qui prie, le chef de chœur a deux possibilités à faire avec ses mains :

a) Se positionner avec les paumes en haut. Cela il semble plus adapté aux débutants en direction grégorienne. Il est une position naturelle de qui demande ou invite au chant à ses chantres.

b) Se positionner avec avec les paumes en bas. Cette position, de majeure autorité et adaptée aux chefs de chœurs avec plus d’expérience, sert davantage à commander que à demander.

Ayant trouvé le ton de la pièce -il est convenable d-utiliser un diapason, afin de avoir la certitude que ton proposé soit confortable à tous- le chef de chœur fera entendre les premières notes murmurées doucement, qu’il faut s’assurer que tous les ont entendues, on commence l’exécution.

 

Nino Albarosa en dirigeant son chœur. Paumes en bas, direction par cœur, cet extraordinaire grégorianiste avait les pièces dans sa tête et savait les transmettre à ses dirigées avec une précision étonnante (image prise dehttps://www.youtube.com/watch?v=H658-j6DOnE&list=RDH658-j6DOnE&start_radio=1 ).

Après d’avoir exposé sur la position physique du chef de chœur, on verra maintenant quoi faire.

b. L’action par un langage visuel efficace

La première considération, lorsque on est devant une schola cantorum ou une simple chorale de paroisse ou chapelle, est éviter absolument de faire des « moulinets » avec la main. Cela n’a rien a voir proprement dit avec une pièce grégorienne. En effet, ces gestes partent de la fausse certitude que toutes les notes ont la même durée et le même niveau d’importance. C’est la manière la plus adaptée si ce qu’on veut est syllaber le texte, à la place de chanter les phrases complètes du texte sacré.14 Autrement dit, avec ce geste de «battre la crème» on transmettre une certaine idée de mouvement, c’est vrai, mais d’un mouvement uniforme, on dirait sans savoir où y aller avec. Et justement, le chant grégorien, n’est-il pas la plus haute expression d’un chant pour « décoller » afin de chercher les choses du Ciel ? Le grégorianiste est un véritable aviateur de Dieu !15

Pareil pour la direction en faisant des mouvements comme des « algues  qui bougent dans les vagues » avec les mains et les bout des doigts, tel que nous disait un moine ami. Pire encore vouloir les dessinés préalablement dans la partition. C’est un système qui part aussi du supposé de l’égalité des notes sans trop d’importance de l’emplacement, que fait du chant et de la direction une activité purement mécanique.

Deuxièmement, le chef de chœur devra se mettre d’accord avec ses dirigés, au sujet d’un petit (grand) détail : la ligne imaginaire dessinée au milieu d’eux à niveau de la poitrine. Cela désigne l’espace acoustique où on va travailler.

Elle a rapport avec :

1) Le point de départ, les pauses et la fin.

2) Le hauteur des notes. Ainsi, pour exprimer une montée, le mouvement va surpasser cette ligne, et en revanche lorsque on est dans le registre basse d’une mélodie, le mouvement se fera au dessous de la même.

3) L’intensité ou dynamique. Ainsi, un passage de particulière intensité expressive on le exprimera au dessus de cette ligne. Quand la mélodie tombe ou « atterrie » nous l’exprimerons dans la région inférieur.

Enfin, tel qu’on a dit, il s’agit tout simplement -ou pas !- de dessiner ou « chorégraphier » la mélodie, en mettant attention dans ses endroits principales avec souplesse et élégance, mais sans jamais perdre de vue que le texte et donc son message, plutôt que consubstantiel au grégorien, il est sa raison d’être. D’après cela, on peut comprendre que la schola n’a pas comme but donner un spectacle aux fidèles, mais de proclamer la Parole de Dieu chantée, l’amplifier dans tous les coins de l’église et même au delà. Si le chant grégorien a toujours un aspect catéchétique (enfin, nous chantons le verbum Domini par, pour et avec le Christ), il est aussi une voie pour nous enseigner l’humilité.16

3) ORIENTATIONS

Dom Eugène Cardine dirige l’Association italienne Sainte Cécile à Rome, mai 1966. Selon les témoignages, « la direction de Dom Cardine se caractérisait par sa clarté, sa facilité à suivre. Le rythme, l’intensité, l’accordage, tout était indiqué par le mouvement du livre » car, semble-t-il, souvent il dirigeait avec (image et citation: https://www.cantogregoriano.es/cardine/.web/biografia03.html) .

Avant finir cet exposé, on proposera quelques éléments pratiques pour le nouveau chef de chœur, n’ayant pour but d’autre chose que la seule réflexion personnelle, sachant que tout ce qu’on peut exprimer en ce domaine est approximatif et provient plutôt du sens commun et de l’expérience sur le terrain.

a. Le levare

Un mouvement de préparation s’impose pour prévenir aux chanteurs le moment précis du « décollage » du chant. Celui-ci donnera non seulement pas ce instant précieux où tous se ressemblent dans la prière chantée de l’Église mais aussi le tempo de la pièce à chanter.

Aucun stress, aucun ennui doit y précéder, car le célébrant et les fidèles peuvent attendre quelques instants. Ce qui est important, encore, c’est donner (chuchotées) les trois ou quatre premières notes de la pièce et après d’avoir la certitude que tous les ont entendus faire ce levare avec un geste de bras clair et sûr avec l'ouverture de main en touchant la ligne imaginaire mentionnée au dessus.

b. Le phrasé

On revient sur cet aspect non négligeable. On ne doit jamais marteler les notes; le phrasé de la mélodie doit être d’accord au texte et alors il doit être legato, comme correspond à un simple discours. L’accent tonique des mots doit y avoir toujours une place majeur. En effet, si l’accentuation latine est négligée au moment de chanter le texte et il est corrompu pour cela, ne serait-il pas mieux ne chanter pas et plutôt réciter les textes sacrés?

Sans rien dire de la prononciation, mise en valeur pour les nombreuses liquescences ici et là, témoignage incontestable du soucis de bien prononcer le texte au moment du registre à l’écrit du grégorien au Moyen-Age.

c. Le rythme

Si se dispose d’une édition sans “signes rythmiques” il est toujours convenable connaître et transmettre aux chanteurs (d’après le Graduale Triplex et/ou les sources manuscrites) quels sont les sons fluides et quels sont les sons denses17. Au contraire, si on dispose d’une édition avec ces “signes rythmiques” il faudra considérer les punctum-mora et les épisèmes comme signes pour exprimer la valeur dense de la note (ou les notes) concernée(s), sans rien dire de la manque de plusieurs donnés disparus en ce genre de publications. En fait, correspond au travail du chef de chœur encercler les notes de valeur syllabique ou moyen, pour les transmettre à ses dirigés.

Au moment de passer par un mélisme, il faut renseigner au chœur le chemin à suivre; les points d’appui ou les articulations. Au contraire, c’est comme rentrer dans une forêt au milieu de la nuit.18

Un commentaire particulier s’impose au sujet des notes à l’unisson : dans la tradition grégorienne, celles-ci sont toujours distinguées les unes des autres et donc il faudra les répercutées, les détacher mais jamais les frapper. Avec le bras gauche (qu’on peu l’utiliser pour les petits nuances expressifs) est toujours efficace les signaler doucement.

d. Le tempo

Le tempo dépend du sens, du caractère du texte et de l'usage liturgique. Le tempo d’un introït ou d'une communion -des chants processionnels- n’est pas le même que ce d'un graduel, ou d'un offertoire, par exemple. En fait, il y a la fausse idée que une pièce musicale religieuse, voire sacrée doit être chantée toujours lentement.

Denis Cruan exprime à ce sujet : « Le grégorien doit demeurer un chant souple, léger, vivant : évitons de le traîner sous prétexte qu’il est un ‘chant sacré’ et qu’un chant sacré est nécessairement lent. »19 Encore : si nous pensons au rythme oratoire, nous trouverons la réponse raisonnée : un discours (même chanté) doit faire appelle à l’intérêt et non pas au bâillement de l’auditeur.

e. La dynamique

A l’époque de l’imposition de la « méthode de Solesmes » comme la seule à comprendre le style du chant grégorien, on introduisait l’idée que l’élan d’un chant grégorien dit arsis devrait finir pour sa conclusion naturelle, la thesis, car c’est la « loi naturelle » qui domine l’ensemble des beaux arts.20 D’après cela, les crescendo et decrescendo devaient se succéder avec un certain rigueur mécanique, même à l’intérieur des phrases (!).

C’est vrai qu’il y a une dynamique dans le grégorien, même dans tout discours. Alors, il faudra penser en cette dynamique dans le sens large du terme, afin d’éviter l’exagérer au point de faire entendre des fortissimo ou pianissimo plus adaptés à une salle de concert qu’à une église.

f. Les donnés de la modalité

Sur son bureau et avant de la première répétition avec sa schola cantorum le chef de chœur a fort travaillé les différentes pièces à chanter ; il a entamé un analyse profond des pièces dans tous ses aspects y compris la modalité. Il a repéré aux cordes modales, lesquelles (il le sait) son les centres de gravité des pièces.

Au moment de la mise en place de chaque œuvre, il devra transmettre tous ces éléments aux dirigés. Depuis cela, les cordes de récitation dans la psalmodie des introït et communion, notamment, doivent « faire sonner » le psaume sans hésitation, en traversant la nef de l’église de manière généreuse. A noter que entre chaque hémistiche d’un psaume il faut laisser à l'écho de l’église faire son travail, car on chante dans une église mais également avec une église.21

g. Les respirations

Afin d’éviter une exécution poussive, les respirations individuelles sont là où le chanteur les a besoin, mais les respirations chorales il faut les préciser avant l'exécution. Sur les premières, elles sont toujours à la guise du chanteur à condition que celles-ci ne doivent pas être entendues. Il faut donner l’idée de la simplicité, raison pour laquelle le « carburant » du chant (l'air) doit être toujours à porté de main. Par exemple, c’est une mauvaise habitude arriver à la fin de la pièce sans souffle : dans ce cas, le piano voulu -qui sera toujours de qualité, s’il y a un appui de la voix donné par un contrôle de l’air approprié- laissera sa place à un piano désespéré…

En rapport aux respirations chorales, le chef de chœur devra indiquer avant leurs emplacement, afin d’éviter une exécution en brouillon, en hésitant où il faut s’arrêter.

Rien à dire des quart de barre faussement conçus comme lieu de respiration obligée et qui font d’une pièce grégorienne un ensemble de morceaux mis un à coté de l’autre.22 Le principe de la main ouverte pour le déroulement du mouvement mélodique, et la main fermée pour les pauses du discours chanté, est souvent très visuel et efficace.

h. La mémoire

Le chef de chœur devrait se concentrer en son langage corporel plutôt que chanter avec ses chanteurs, et seulement il devrait le faire pour les aider, s’il en a besoin. Pour cela, la mémoire jeu un rôle majeur dans la direction grégorienne.

Au milieu des antiennes très connues, dans certains timbres des alléluias, ou mélismes des graduels qu’on connaît par cœur -sans rien dire des pièces de l’Ordinaire- le chef de chœur pourra demander à ses dirigés d’utiliser la mémoire. Sortir du support de la partition donnera comme résultat une exécution plus vivifiante et plus authentique : c’est ainsi qu’on chantait il y a mille ans !

i. La disposition du chœur

La meilleure position des chantres dans un chœur n’existe pas: il faut expérimenter. Mais il faudrait mettre les chanteurs plus chevronnés (les chantres) devant et non pas derrière les autres. En plus, normalement, il y a dans les églises une place spécifique pour la schola cantorum dans le chœur, qu’il faudra respecter.

Si la place prévue pour la schola est la tribune, le chef de chœur ne doit d’autre chose que suivre avec attention le déroulement de la célébration à l’autel et penser en balayer la nef de l’église avec le chant, jusqu’au Tabernacle...

j. La technique vocale

La conduite du chant qui sort de la bouche de chaque chanteur, c’est la clé d’une bonne prestation liturgique. Et justement, et pour finir, en parlant de la qualité d’un chantre, saint Isidore de Séville nous dit que c’est important que « le chantre soit remarquable par sa voix et par son art, de façon à entraîner les âmes des auditeurs par l’agrément du doux plaisir. » Puis, il ajoute : « Sa voix ne sera pas âpre et sourde mais sonore; elle ne sera pas rauque mais agréable et mélodieuse; non pas fausse mais juste et nette, capable de tenir les hauteurs du registre ; formant une sonorité et un dessin mélodique en accord avec une religion sainte, en évitant de retentir comme un art de tragédien, mais au contraire manifestant dans son agencement musical une simplicité chrétienne, qui ne sente pas la mimique du poète-musicien ou l’art du théâtre, mais qui exerce un ébranlement plus profond chez les auditeurs. »23

Oui, d’après la conscience d’être un instrument vivant, avec la « soufflerie » (les poumons), le « double hanche » tel comme des hautbois (les cordes vocales), et notamment la sensibilité et le cœur priant, c’est à chaque membre de la schola cantorum, véritable ministre du chant, qui se produit dans le cadre liturgique d’une Messe ou d’un Office et sous la conduction de son maître de chœur, de contribuer à la beauté inébranlable de notre chant grégorien pour la majeure gloire de Dieu.

Enrique Merello-Guilleminot

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1 Voici quelques uns: Schola Saint Grégoire (2011), Laus in Ecclesia – Apprendre le chant grégorien Tome I, Traditions Monastiques, Flavigny-sur-Ozerain, pp. 287-292; MOCQUEREAU, A. (1908), Le nombre musical grégorien, Vol. 1, Desclée, Rome, pp. 103-117; MOCQUEREAU, A. (1927), Le nombre musical grégorien, Vol. 2, Desclée, Rome, pp. 682-747; GAJARD, J. (2015), La méthode de Solesmes, Solesmes, pp. 63-66; SUÑOL, G. (1959), Método completo de canto gregoriano, Abadía de Montserrat, pp. 136-142, et en générale tous les manuels qui reproduisent les éléments esthétiques de la dite « Méthode de Solesmes » avec leurs dessins mélodiques proposés pour les pratiquer avec les bras. Enfin, on peut consulter aussi l’article « Comment diriger une schola grégorienne? » (Yves, 14 février 2010, récupéré en https://notredamedesneiges.over-blog.com/article-comment-diriger-une-schola-gregorienne-66104739.html).

2 Cf. CARDINE, op. Cit. p. 4.

3 Cf. https://www.universalis.fr/encyclopedie/direction-d-orchestre/

4 Cf. St. Gall 390-391 (980-1011).

5 En toute évidence, la direction grégorienne existait avant le déroulement de la technologie d’écriture (neumatique), étant donné que entre une et l’autre a un écart de plus de deux siècles.

6 Amalaire fait apparaître les chantres au huitième ordre dans l'église: Septem gradus sunt ordinatorum, octavus cantorum , nonus et decimus auditorum utriusque sexus (Il existe sept degrés de ministres ordonnés, un huitième de chanteurs, un neuvième et un dixième d'auditeurs des deux sexes », cf. Lib . in De Eccl. offic., cap. 5).

7 Cf. BERNARD, P. (1996), Du chant romain au chant grégorien (IV e –XIII e siècle), Paris, Cerf, p. 412.

8 On se souvient ici des lévites du Temple de Jérusalem qui étaient chargés de chanter et jouer la musique de louange, et puis le hazzan (hébreu : חַזָּן « superviseur » ) qui dirigent la prière chantée de la synagogue.

9 L’abbaye Saint-Pierre de Solesmes garde encore l’usage du bâton du chantre. Également le Chœur grégorien de Paris.

10 Elle donne lieu au kappelmeister, terme d’origine germanique qui s’applique à ceux qui ont les fonctions de maître de chapelle et de chef d'orchestre.

11 Dom Cardine parle ici de «sympathie, une identité foncière dans la manière de comprendre et de sentir » (cf. Op. cit. p. 3).

12 Cf. CARDINE, op. Cit. p. 3.

13 Nous nous souvenons de voir Dom Jean Claire en dirigeant uniquement avec son Graduel. En effet, lorsque on a des chantres chevronnés, un tout petit geste avec le livre ouvert suffit pour donner quelques éléments minimums. Un lex gestus devenu véritable lex libri !

14 Le phrasé est à la base du chant, n’importe pas lequel, comme d’une interprétation soignée avec un instrument, n’importe lequel, tel qu’on peut apprendre dans un conservatoire, encore, n’importe lequel.

15 Cf. MERELLO-GUILLEMINOT (2011), El gregoriano y su vuelo, 18 de octubre, en https://merello-guilleminot.blogspot.com/search?q=aviadores+de+dios

16 Sur la qualité (l’efficacité dirions-nous) du chant exprimait Joseph Samson: « Si le chant n'est pas là pour me faire prier, que les chantres se taisent. Si le chant n'a pas la valeur du silence qu'il a rompu, qu'on me restitue le silence » [cité par CASSAGNAU, A. (s/d), Spiritualité et philosophie des musiciens d'église, https://www.chant-liturgique-paroisse.fr/].

17 Autrement dit : les sons de valeur diminuée ou mélismatique et syllabique ou moyen.

18 Sur ce sujet, Louis-Marie Vigne, fondateur et président du Chœur grégorien de Paris, exprimait souvent que pendant la pratique du chant, il faut oublier la sémiologie. C’est fort logique, si nous considérons qu’elle a pour but la compréhension de la neumatique écrite pour la faire entendre.

19 Cf. CROUAN, D. (s/d), Quelques règles simples pour mieux chanter le grégorien, en https://www.proliturgia.org/chant.html

20 Ces idées des arsis et thesis venus d’Aristoxènes (IVème siècle avant Jésus Christ!) sont donc complètement étrangères au chant grégorien.

21 Souvent on oublie le rapport qu’il doit toujours exister entre un chœur liturgique (ses compétences mais aussi la quantité de membres) et sa caisse de résonance qui est l’église (sa taille, la durée de la résonance, les échos non voulus,s’il y en a), un aspect délicat et très important qui concerne à une exécution réussite du chant.

22 Nous disons souvent que « le grégorien c’est comme les spaghettis: il ne faut pas les couper! ».

23 Cf. ISIDORE, De ecclesiasticis officiis, livre II, chap. 12.


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